Les obsèques d’un militant LGBT au Cameroun

Publié le 6 août 2013

Crowd gathers to pay their respects at the Aug. 2 vigil for Eric Lembembe. (Photo courtesy of Camfaids)

Un grand groupe de personnes en deuil rassemble 2 août pour la grande levée d’Eric Lembembe. (Photo par Camfaids)

Des centaines de personnes ont assisté le 3 août aux funérailles d’Eric Lembembe, le journaliste de 33 ans et militant des droits des personnes LGBT, assassiné pendant le weekend du 12 juillet. Parmi les personnes présentes aux obsèques, il y avait l’ambassadeur des Etats-Unis, le haut-commissaire du Royaume-Uni et le directeur des programmes pour le Cameroun de l’Union européenne.

Le 15 juillet, des collègues de Lembembe ont découvert son corps mort et torturé dans son appartement fermé à clé. Inquiets de ne pas avoir de ses nouvelles par téléphone et ne l’ayant pas vu à une réunion, ses collègues ont contacté la police. La police n’a pas encore trouvé son meurtrier ou meurtriers, mais ses collègues sont sûrs que Lembembe a été victime d’une attaque homophobe.

Lembembe, un homosexuel, était le directeur exécutif de la Camfaids (Cameroonian Foundation for AIDS), une association de lutte contre le sida et pour le respect des droits de l’homme pour les personnes LGBT au Cameroun, l’un des pays les plus violemment antigay au monde.

Lembembe a plaidé pour les droits des LGBTI et contre le sida au Cameroun pendant six ans. Il a par exemple participé à un travail récent pour « Human Rights Watch » (HRW) traitant des violations des droits de l’homme qui touchent les personnes LGBT au Cameroun.

En tant que journaliste, ses travaux ont été publiés au fil des années par quatre journaux au Cameroun, par l’ILGA (International Lesbian and Gay Association), et par le blog Erasing 76 Crimes. Pour le blog Erasing 76 Crimes, qui se concentre sur le bilan humain des lois antihomosexuelles dans plus de 76 pays et lutte pour les abroger, Lembembe a écrit 42 articles traitant des persécutions des LGBT au Cameroun, dont 24 ont été publiés en anglais et 18 en français.

Flowers honoring slain activist Eric Lembembe state, "The St. Paul's Foundation thanks you for your work and your courage. Rest in peace." (Photo courtesy of Camfaids)

Couronnes de fleurs en honneur d’Eric Lemembe, activiste assassiné sur laquelle on peut lire : « La Saint Paul Foundation te remercie pour tes œuvres et ton courage – Repose en paix. (Photo par Camfaids)

Parmi ses œuvres, son article : Ce que l’homosexualité traditionnelle africaine a appris de l’Occident fut l’un des articles les plus populaires du blog. Cet article rapporte l’histoire d’anciennes traditions de sociétés africaines acceptant les homosexuels. Mais Lemembe souligne explicitement que la lutte d’associations, telles que celles en Amérique du Nord ou du Sud ainsi qu’en Europe, cherchant à établir les droits des LGBT à un niveau politique est un phénomène nouveau en Afrique.

Cet article ainsi que plusieurs autres écrits par Lembembe traitant des personnes LGBT qui risquent des poursuites judiciaires ainsi que la prison au Cameroun ont été également publiés dans le recueil From Wrongs to Gay Rights.

Lors des funérailles, les prises de parole ont été limitées à un discours d’un représentant de la famille et à celui d’un porte-parole de la Camfaids. La famille a précisé que, à la demande du gouvernement du Cameroun, le cercueil a été scellé. Lorsque son corps a été trouvé, le cou et les pieds de Lembembe avaient été brisés et plusieurs parties de son corps avaient été brûlées à plusieurs reprises avec un fer chaud.

Un militant de la Camfaids estime qu’un total de 600 personnes étaient présentes. La sécurité pour les diplomates présents à l’enterrement a été prévue par la police et l’armée.

Le corps de Lembembe a été enterré dans le cimetière Etoudi à la suite d’une messe funèbre célébrée dans une chapelle de la section Etoudi de Yaoundé, la capitale du Cameroun. Les funérailles ont été organisées par sa famille, notamment la mère de Lembembe, Marie-Thérèse Ohena, avec l’aide de la Camfaids. Des partisans du monde entier ont contribué à la somme d’argent ayant servi à payer les funérailles, par le biais de la Camfaids et de la St. Paul’s Foundation for International Reconciliation, située à San Diego. L’année dernière, Lembembe avait d’ailleurs été choisi par la St. Paul’s Foundation pour les aider dans la lutte contre le sida et les lois antihomosexuels.

Eric Lembembe's coffin arrives at the Aug. 2 vigil. (Photo courtesy of Camfaids)

Des personnes en deuil transportent le cercueil d’Eric Lembembe. (Photo par Camfaids)

Lors des funérailles, le représentant de la famille, l’oncle de Lembembe, a fait part de son espoir que la police trouve au plus vite l’assassin de Lembembe. Il a décrit la vie de Lembembe depuis sa naissance en 1980 et a déclaré que Lembembe avait quitté le domicile familial quand il a trouvé du travail et non pas en raison d’une rupture entre lui et sa famille.

Neela Ghoshal, chercheuse au CNRS, a pris la parole peu de temps après la mort de Lemembe :

« Eric était intelligent, ses nombreux projets étaient créatifs et il était investi d’une férocité nécessaire au Cameroun, où l’homosexualité est criminalisée. Les gens sont arrêtés fréquemment et peuvent être condamnés à une peine de prison allant jusqu’à cinq ans. En tant qu’homme homosexuel dont l’activisme lui avait permis de s’ouvrir de plus en plus à son identité – une attitude audacieuse au Cameroun – l’un des objectifs d’Eric était de changer cette injustice. »

Elle a décrit une réunion avec Lembembe et des gendarmes camerounais, qui ont d’abord plaisanté au sujet de l’homosexualité :

« Quand Lembembe a pris la parole, les ricanements discrets [des gendarmes camerounais] se sont interrompus. » : « Je suis Camerounais, comme vous », a-t-il dit. « Arrêtons de nous mentir. Nous savons tous que les homosexuels existent au Cameroun. Ils existent dans toutes nos familles. Et nous savons tous qu’ils sont maltraités. Est-ce que vous toléreriez cet abus s’il s’agissait de votre frère ? Est-ce que vous ririez s’il s’agissait de votre sœur ? » J’ai ainsi cédé la parole à Lembembe et les gendarmes ont écouté. Ils ne se sont pas engagés à agir, pas à cette première réunion où les oppositions à notre discours étaient fortes, mais ils ont écouté.

« L’activisme de Lembembe commençait à faire bouger les choses au Cameroun. A l’aide d’autres jeunes gens, ardents militants pour les droits des LGBT à Yaoundé et à Douala, Lembembe attendait le changement avec impatience. Les déclarations du président Paul Biya lors d’une conférence de presse en France et celles du ministre des Affaires étrangères de Paul Biya lors d’une session du Conseil des droits de l’homme des Nations unies, se rejoignaient dans l’idée que le Cameroun n’était « pas encore prêt » pour la pleine égalité de ses citoyens lesbiennes, gays, bisexuels ou transgenres, ont irrité Lembembe. Il ne voyait pas pourquoi il devait être traité comme un citoyen de seconde classe ne serait-ce qu’un jour de plus ».

Colin Stewart, rédacteur et éditeur du blog Erasing 76 Crimes, a déclaré :

« Eric Lembembe et moi avons commencé à travailler ensemble au début de 2012 lorsque le blog Erasing 76 Crimes venait de commencer. Eric avait été sélectionné par la fondation Saint-Paul pour représenter le Cameroun dans un groupe de deux douzaines de militants LGBT réunis à Washington, DC, l’été dernier lors de la Conférence internationale sur le sida. Cette conférence avait permis de souligner que la criminalisation de l’homosexualité est un grand obstacle à la victoire contre le sida. Malheureusement, son voyage a été bloqué par des obstacles bureaucratiques au Cameroun.

« Mais lui et moi pouvions tout de même poursuivre la lutte en tant que journalistes. Jusqu’à sa mort, nous avons intensément travaillé ensemble à distance et nous nous considérions comme des amis. Nous débâtions de la formulation et du contenu des articles, en particulier des titres, car il reprochait souvent ma concision d‘anglophone qui exprimait trop peu et je rechignais souvent à publier son phrasé francophone trop expressif. »

« Il a travaillé avec diligence pour les droits de l’homme au Cameroun. Il écrivait souvent et avec talent des injustices infligées à ses concitoyens et concitoyennes, et maintenant sa parole s’est tue.

« Je suis si triste et si furieux. J’essaie de trouver un moyen d’aller de l’avant sur le chemin où Eric a été le pionnier ; pionnier de la recherche, de la clarté et de la compassion dans la lutte continue pour la santé et les droits de l’homme pour tous ».

Cameroonian police and army provided security because diplomats were in attendance. (Photo courtesy of Camfaids)

La police camerounaise et l’armée étaient chargées de la sécurité en raison de la présence de diplomates. (Photo par Camfaids)

Au moment de sa mort, Lembembe poursuivait une maîtrise en communication sociale à l’Institut Siantou Supérieur. Il avait auparavant obtenu des diplômes de l’Université de Douala (une licence en communication sociale en 2008), de l’Institut Siantou Supérieur (un brevet de technicien supérieur en 2007) et au lycée de Mballa (baccalauréat en 2000).

Il a participé à l’édition du mensuel « Tribune du Citoyen », une publication de l’ASSOAL, une ONG spécialisée dans l’amélioration du logement au Cameroun. Auparavant, il avait écrit pour le quotidien « Cameroon Tribune » à Douala, le quotidien « Mutations » à Yaoundé et le quotidien « La Nouvelle Expression » à Yaoundé.

En tant que militant, il a travaillé pour l’association de lutte contre le sida et prodroits de l’homme « Alternatives-Cameroun » à Douala entre 2007 et 2008 ainsi que pour l’ADEPEV (Action pour le Développement et l’Epanouissement des Personnes Vulnérables) dès 2010.

Tribute to Eric Lembembe during July 31 showing of "Born This Way" in New York City. The focus of the film is the human rights organization Alternatives-Cameroon, which was attacked by an arsonist -- an attack that Lembembe wrote about in his last article. (Photo courtesy of Twitter)

Hommage à Eric Lembembe lors de la diffusion de « Born This Way » le 31 juillet à New York. Le film présente l’organisation de lutte pour les droits de l’homme « Alternatives-Cameroun ». Cette organisation a été attaquée par un incendiaire – une attaque relatée par Lemembe dans son dernier article. (Photo par Twitter)

Il y a plusieurs années, Lembembe a cofondé la Camfaids avec Dominique Menoga et jusqu’à cette année, il a été le secrétaire exécutif en charge de la communication de l’association. Par la suite, Menoga est parti en France pour y demander l’asile, Lembembe est ainsi devenu le directeur exécutif de l’association.

En avril dernier, il a fait des recherches pour un projet sur la prévention du VIH parmi les populations vulnérables au Cameroun. Cette recherche avait été lancée par l’école de santé publique « John Hopkins Bloomberg Public Health School » et par l’ONG de prévention contre les infections virales « Global Viral Forecasting Initiative ». Dès l’année dernière, il a aidé à recueillir des informations sur les attitudes et les pratiques des hommes camerounais qui ont des rapports sexuels avec d’autres hommes pour une étude de prévention du sida menée pour le « Global AIDS Program » d’un des centres américains pour le contrôle et la prévention des maladies, pour le « Comité National de Lutte contre le SIDA du Cameroun » (CNLS) ainsi que pour le Ministère de la Santé Publique. Il avait fait un travail similaire en 2011 pour une étude menée pour les associations « Care Cameroun », « Alternatives-Cameroun » et « Humanity First Cameroon ».

Marseilles Pride marchers in France devote a moment of silence to Eric Lembembe last month. The signs state, "Proud in Marseilles. Dead in Cameroon." (Click image for video, in French.)

Les manifestants de la Gay Pride de Marseille ont consacré le mois dernier un moment de silence en mémoire d’Eric Lembembe. On peut lire sur les pancartes: « FIERE-E-S A MARSEILLE. MORT-E-S AU CAMEROUN » (cliquer sur l’image pour voir la vidéo)

Depuis sa mort, des manifestations et des commémorations ont été organisées pour Lembembe à New York (États-Unis) ; La Haye (Pays-Bas) ; Marseille (France) et à Londres, Norwich et Brighton au Royaume-Uni.

Alors que les cérémonies funéraires avaient lieu ce week-end à Yaoundé, une veillée pour Lembembe a eu lieu à Paris, en France. Cette veillée a été organisée par l’association « 347 Bis » (du nom de la loi antigay du pays) en collaboration avec Human Rights Watch à Paris. La veillée a rassemblé « 30 Camerounais et Français qui venaient de Paris, Bruxelles, Montpellier et Rouen pour rendre un dernier hommage à ce grand militant qui a consacré sa vie à défendre les croyances de l’organisation qu’il a cofondée », a déclaré Menoga.

Dans la préparation de son voyage tant attendu aux Etats-Unis l’année dernière, Lembembe avait rédigé une description sinistrement prophétique de son pays natal :

« L’homosexualité est rejetée par une majorité de gens qui pensent que c’est une pratique importée par les blancs pour poursuivre la colonisation. »

« Les gays sont perçus comme des ratés, des malades, des sorciers, des freins au développement du pays. »

« Ils paient un prix élevé, parfois la mort. »

Il a également décrit sa conception de la foi au cours d’une discussion sur « La religion, l’homophobie et la transphobie », organisée par la Camfaids. Malgré l’opposition à l’homosexualité de nombreuses églises chrétiennes et conservatrices, il avait dit :

« Les homosexuels ont le droit de fortifier leur foi. Les slogans le disent bien : « Je suis gay, lesbienne … et Dieu m’aime » et « L’église accueille tout le monde. Nous sommes tous les enfants du Seigneur. »

« Je suis un chrétien, un catholique pratiquant. Je vais à l’église tout le temps et j’essaie autant que possible d’obéir les commandements de Dieu, malgré mon homosexualité. Je sais que la Bible condamne l’homosexualité. Mais que puis-je faire ? Je suis un être humain. »

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About Colin Stewart

Colin Stewart, a 40-year journalism veteran, is publisher and an editor of the "Erasing 76 Crimes" blog. More profile information on Google+. Colin Stewart, un vétéran du journalisme de 40 ans, est éditeur et rédacteur en chef du blog "Erasing 76 Crimes." Plus d'informations de profil sur Google+.
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