VIH et les travailleurs du sexe méconnus au Cameroun

Publié le 26 novembre 2012

Travailleurs du sexe masculins et transgenres : une réalité méconnue de la lutte contre le VIH au Cameroun

Par Dr Steave Nemande

Adonis Tchoudja

Adonis Tchoudja

Le travail du sexe est considéré illégal au Cameroun. La prostitution et le racolage sont pénalisés par le Code Pénal en son Article 343 d’un emprisonnement de six mois à cinq ans et d’une amende de 20.000 à 500.000 francs CFA. Paradoxalement, le nombre de travailleurs du sexe (TS) en activité est croissant, estimé à 20145 en 2006 . En 2004, estimait à 3% la proportion d’hommes ayant déclaré avoir eu des rapports sexuels avec un travailleur du sexe, ces chiffres s’élevaient à 6% chez les hommes en rupture d’union.

La séroprévalence au VIH est en pleine croissance parmi les travailleurs du sexe ; elle est passée de 26,4 % en 2004 à 36,7 % en 2009. Les professionnels du sexe font donc à juste titre partie des cibles prioritaires du Plan stratégique National de lutte contre le VIH, le Sida et les IST, et de la Stratégie de mise en œuvre des interventions en faveur des groupes de populations les plus exposées au VIH dans le cadre de la série 10 financée par le Fonds Mondial. Et pourtant aucune action ne cible de manière spécifique les travailleurs du sexe masculins.

Rencontre avec Adonis Tchoudja, président d’Aids Acodev Cameroun, une association qui a fait de la lutte contre le VIH au sein de cette population minoritaire parmi les minorités son cheval de bataille.

Bonjour, Adonis. Pourriez-vous nous expliquer comment est née l’association Aids Acodev Cameroun ?

L’association Aids Acodev Cameroun a été créée en 2009 par un groupe de jeunes travailleurs et travailleuses du sexe conscients des risques liés aux activités sexuelles et professionnelles de leurs collègues aux IST, en particulier au VIH et aux hépatites virales.

Au départ, notre organisation s’appelait Acodes Cameroun Sex Workers mais nous avons rencontré des difficultés à nous faire enregistrer à la préfecture du Wouri avec une telle appellation. Raison pour laquelle notre assemblée générale a été contrainte de changer de dénomination pour Aids Acodev Cameroun, ce qui signifie Aides Aux Couches Défavorisées et Vulnérables au Cameroun.

Quelle est la mission d’Aids Acodev Cameroun ?

Aids Acodev Cameroun milite pour le respect des droits humains des travailleurs et travailleuses du sexe, en l’occurrence leurs droits à l’accès aux services médicaux, à l’information, à la formation et à l’éducation. Nous luttons aussi contre toutes formes de discriminations fondées sur l’orientation sexuelle et l’identité du genre réelles ou supposées.

Plus concrètement, quels types d’activités menez-vous ? Quels publics ciblez-vous ?

Nos actions sont destinées aux travailleurs et travailleuses du sexe quelles que soient leurs orientations sexuelles ou identités de genre. Nous effectuons une patrouille nocturne au cours de laquelle nous les sensibilisons dans les coins chauds de la ville de Douala que sont les maisons closes, les bars et boites de nuit, les restaurants, les salons de massage.

Aids Acodev est également présente online sur quelques sites de rencontres et anime des causeries éducatives aux domiciles de certains bénéficiaires.

Nous faisons également du plaidoyer auprès de la communauté autour de nous, en particulier la communauté religieuse, pour l’acceptation des travailleurs du sexe et des homosexuels.

Des activités ciblant les travailleurs du sexe (TS) ou les hommes qui ont des relations sexuelles avec des hommes (HSH) existent déjà dans la ville de Douala. Pourquoi avez-vous décidé de travailler avec cette même population ? Quelle est la particularité de votre action ?

La particularité de notre action est que nous travaillons avec les TS masculins et transgenres qui autrement ne sont touchés par aucun programme de prévention et prise en charge. Le programme national et les actions communautaires ciblant les TS ne s’adressent qu’aux TS féminins. Dans la même logique, les actions communautaires ciblant les HSH ne s’intéressent pas aux HSH qui vendent les services sexuels. Le travail du sexe et le sexe transactionnel pourtant largement répandus dans la communauté LGBT restent tabous sinon stigmatisés.

En plus de cela, les associations qui travaillent avec les TS ont une vision abolitionniste de la prostitution or nous pensons que le travail du sexe est une activité socialement indispensable depuis la nuit des temps, qui devrait être reconnue d’utilité publique et protégée par les Etats.

Les travailleurs du sexe masculins vivent-ils les mêmes réalités que les travailleurs du sexe féminins ?

Adonis Tchoudja

Adonis Tchoudja

En ce qui concerne les réalités sur le terrain, je dirais que tous les TS vivent tous les mêmes réalités dans la mesure où le travail du sexe se fait dans la clandestinité à cause de la loi qui condamne la pratique de la prostitution au Cameroun. Le travail du sexe masculin est doublement interdit puisqu’une autre loi pénalise les pratiques homosexuelles.

Le travail du sexe au Cameroun est une activité socialement stigmatisée dans notre pays. Les travailleurs du sexe sont sujets à beaucoup d’abus et de violences de la part de leurs clients, des proxénètes et même des forces de l’ordre. De manière générale, la prostitution féminine est beaucoup plus tolérée que la prostitution masculine, cette dernière étant toujours assimilée à l’homosexualité en cas d’arrestation par la police.

Quand est-il des travailleurs du sexe transgenres ?

Ce sont généralement des hommes travestis qui sont obligés de vivre cachés et de raser les murs pour passer inaperçus dans la rue. Lors des interpellations ou arrestations par la police, les sanctions sont souvent plus lourdes lorsque les agents se rendent compte qu’ils ont affaire en fait à un homme biologique. Même pendant le service sexuel, ils sont souvent obligés de maintenir caché leur sexe. Ce qui n’est pas chose aisée ; nous avons déjà assisté à de nombreux cas ayant tourné au vinaigre où nos collègues ont été tabassés par leurs clients. Raison pour laquelle certains sont obligés de prendre ce que nous appelons dans notre jargon unprotect boy pour assurer leur protection.

Quelles autres difficultés rencontrez-vous dans votre travail ?

A cause des articles 343 et 347 bis du code pénal Cameroun, il nous est impossible d’avoir recours à la justice même devant les pires cas d’agressions physiques et sexuelles. Au risque de voir nos plaintes se retourner contre nous. Nous avons besoin de protection juridique.

Quelles sont vos relations avec les autres associations qui travaillent avec les travailleurs du sexe féminins ou les hommes qui ont des relations sexuelles avec des hommes ?

Nous entretenons des relations cordiales avec les associations qui travaillent avec les TS féminins même si nous ne partageons pas la vision moralisatrice voire évangélisatrice de leurs actions. Nombreuses d’entre elles ne sont pas dirigées par les travailleurs du sexe, ce qui se reflète dans leurs discours et leurs approches, or nous ne voulons plus que les autres parlent à notre place. Les associations qui travaillent avec les HSH non seulement assimilent le travail du sexe à l’homosexualité mais ne reconnaissent pas la légitimité de notre travail.

Avez-vous des alliés ? Etes-vous membres de réseaux quelconques ?

Adonis Tchoudja et un ami

Adonis Tchoudja et une amie

Nous avons pour alliés l’association Acfili avec laquelle nous sommes en voie de créer un réseau national de TS. Nous travaillons aussi sur le plan régional avec Danaya So au Mali et Awa au Sénégal. Aids Acodev Cameroun est membre du Réseau Afrique Francophone Projet Travail du Sexe et du NSWP — le Global Network of SexWork Projects — depuis 2011.

Quelles perspectives pour Aids Acodev Cameroun ?

Bâtir un pays de droits, de respect, et de tolérance. Nous sommes à la recherche de fonds pour la création d’un centre d’écoute, de conseil et d’accompagnement des travailleurs du sexe féminins, masculins et transgenres. Nous voulons aussi mettre sur pied un observatoire des violations des droits humains subies par ces personnes.

Pour contacter Aids Acodev Cameroun, écrivez à acodes2007@gmail.com.

About Steave Nemande

Steave Nemande is a physician in Cameroon, a co-founder of Alternatives-Cameroun, a member representing vulnerable groups at the Cameroonian Country Coordinating Mechanism, and co-chair of African Men for Sexual and Health Rights (Amsher).
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11 Responses to VIH et les travailleurs du sexe méconnus au Cameroun

  1. Jerome says:

    Great job Adonis. Need support for them.

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  2. Super interview, bonne continuation!

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